Mon parcours de recherche

C’est en 2004, dans le cadre de la maîtrise « Systèmes écologiques » de l’Université Bordeaux 1 que débute ma toute première immersion dans le domaine de la recherche scientifique. Sous la direction d’Odile Petit (DR-CNRS), je participe à la récolte de données d’une étude portant sur les mécanismes sous-jacents aux déplacements collectifs d’une espèce de sapajous capucins Cebus capucinus. Cette première expérience me forme à l’approche expérimentale et éthologique. Au cours du master 2 « Écophysiologie et éthologie » de l’Université de Strasbourg débuté en 2005, je travaille avec Bernard Thierry (DR-CNRS) et Valérie Dufour (CR-CNRS) à l’élaboration de protocoles sur la capacité de primates non humains à attendre au cours d’une tâche expérimentale dite d’échange. Cette étude préliminaire est l’occasion pour moi de participer à la rédaction d’un premier article dans Proceedings of the Royal Society B : Biological Sciences (Ramseyer et al., 2006). Elle me permet également de poursuivre en doctorat en 2006 dans un domaine encore peu développé à l’époque chez l’animal : l’économie expérimentale.

 

Doctorat et première expérience postdoctorale : étude de la prise de décision dans les comportements de type économique 

L’être humain se distingue des autres espèces animales, notamment des primates, par le développement de transactions économiques. Des interactions réciproques surviennent chez des primates non humains dans le toilettage social, le soutien dans les conflits ou encore le partage de nourriture. Selon certains auteurs, ces interactions sont basées sur le mécanisme de réciprocité calculée, c’est-à-dire que les sujets mémorisent les biens ou les services donnés et reçus, et en tiennent compte dans leurs futurs échanges. Cependant, la seule observation des interactions ne permet pas de conclure à la contingence des comportements ou à un calcul de la part des individus. Mon travail de doctorat a eu pour objectif d’étudier les conditions de la réciprocité calculée (1) en testant si les primates intègrent le coût temporel associé à un échange, (2) en étudiant leur aptitude à prendre en compte le risque inhérent à la situation d’échange, et (3) en recherchant s’ils peuvent s’engager avec un congénère dans des échanges de type calculé dans des conditions contrôlées. J’ai testé 57 individus de sept espèces de primates dans différentes tâches expérimentales basées sur le modèle de l’échange : des sapajous (Cebus apella), des macaques de Tonkean (Macaca tonkeana) et des macaques à longue queue (Macaca fascicularis) du Centre de Primatologie de l’Université de Strasbourg ; des chimpanzés Pan troglodytes du Biomedical Primate Research Centre de Rijswijk aux Pays-bas et des gorilles (Gorilla gorilla), des bonobos (Pan paniscus), des orangs outangs (Pongo pygmaeus) et des chimpanzés au Wolfgang Köhler Research Primate Center du Zoo de Leipzig en Allemagne. J’ai également passé trois mois au Laboratoire d’Éthologie Comparative du National Institute of Health and Human Development du National Health Institute à Washington aux États-Unis pour travailler avec des macaques rhésus (Macaca mulatta).

L’étude de la dimension temporelle de l’échange montre que la tolérance au délai varie d’une espèce à l’autre. Pour une récompense huit fois supérieure à l’item initial, le délai moyen toléré est équivalent à 10-20 secondes pour les capucins, 40-80 secondes pour les macaques, et 1-2 minutes pour les chimpanzés. Ces résultats publiés dans Journal of Comparative Psychology (Dufour, Pelé et al., 2007), Animal Cognition (Pelé et al., 2009) et International Journal of Primatology (Pelé et al., 2010) montrent également que chez toutes les espèces, la décision de la majorité des individus se réalise sur la base de mécanismes comme l’estimation de la valeur des biens échangés et l’anticipation du délai d’attente. Ces trois articles font désormais référence en matière de cognition et psychologie comparée.

L’étude de la prise de risque dans l’échange, en collaboration avec Marie-Hélène Broihanne (Professeur agrégé des Universités-EM Strasbourg) montre que la majorité des orangs outangs et des capucins n’échangent que lorsque la chance de gagner est supérieure à la chance de perdre. La majorité des macaques à longue queue échange même si la chance de gagner est inférieure à la chance de perdre. Les sujets sont capables d’estimer les probabilités de gain et de perte et de prendre en considération des informations pour décider de s’engager ou non dans l’échange. Ces résultats pionniers en la matière ont été publiés dans une revue d’économie Journal of Risk and Uncertainty (Pelé et al., 2014).

Enfin, l’étude de la réciprocité dans l’échange, en collaboration avec Josep Call (Max Planck Institute of Evolutionary Anthropology-Leipzig Allemagne) et financée en partie par la Leakey Foundation révèle que seuls les orangs outangs sont capables de s’engager dans un système d’échange durable et calculé. Contrairement aux orangs outangs, seuls quelques cas de quémandes et de dons sont relevés chez les chimpanzés, les bonobos, et les gorilles ; et les individus ne sont pas capables d’échanger des biens de manière réciproque. Chez les macaques et les capucins, aucun cas de quémande ou de don n’est observé. Ces résultats publiés dans Biology Letters (Dufour, Pelé et al., 2009), Journal of Comparative Psychology (Pelé et al., 2009), et Animal Cognition (Pelé et al., 2010) ont été référencés 152 fois. Ici, seuls des singes ayant évolué toute leur vie dans un milieu social ont pu être testés. Ces tests mettant face à face deux individus demandent aussi des conditions de tests nécessitant aucun dérangement. Pour conclure, bien que l’échange spontané de biens s’avère difficile chez les primates non humains, l’ensemble de ce travail mit en évidence qu’ils possèdent à des degrés divers les facultés nécessaires pour comparer la valeur des biens, accepter un risque de perte ou de retarder une gratification, qui sont autant de mécanismes à la base des transactions économiques chez l’être humain. Je reçus le prix Le Monde de la Recherche Universitaire 2011 pour la meilleure thèse qui m’amena à publier dans le journal Le Monde un article de vulgarisation intitulé De la monnaie de singe ? Et pourquoi pas !

En 2010, j’entame un projet post doctoral en lien direct avec mon doctorat puisque j’étudie la réciprocité dans l’échange chez l’enfant et l’adulte humain, et ce grâce à un financement ANR pour le projet BioEco : Les bases biologiques des comportements économiques. Cette étude est menée avec la collaboration de Marie-Hélène Broihanne et Valérie Dufour et m’a permis d’élargir mes connaissances et mes compétences à l’éthologie humaine. En parallèle, je participe à une étude sur la planification de l’échange chez les grands singes (Bourjade et al., 2014).

 

Deuxième expérience postdoctorale : étude des mécanismes individuel et collectif sous-jacents à la prise de décision 

En 2011, j’intègre le Primate Research Institute de l’Université de Kyoto comme assistante de recherche. Je travaille auprès de Kunio Watanabe (Professeur de l’Université de Kyoto) et Cédric Sueur (JSPS Fellow) qui travaille sur les décisions collectives. J’entame avec ce dernier une réflexion plus globale sur les mécanismes sous-jacents à la prise de décision individuelle et collective chez l’animal et l’homme qui se traduit par deux articles parus dans Animal Cognition (Pelé & Sueur, 2013 ; Sueur & Pelé, 2015). Nous essayons en particulier de comprendre le lien entre l’individu et le collectif en abordant l’influence des relations sociales sur cette prise de décision (Sueur et al., 2013 ; Pasquaretta et al., 2014). Les caractéristiques individuelles telles l’âge ou le niveau de stress impactent l’individu lors de sa prise de décision mais également la structure du réseau social dans lequel il se trouve. Le réseau social va à son tour affecter la prise de décision de l’individu notamment via le transfert d’information d’un individu à l’autre (Sueur & Pelé, 2016). Ainsi, c’est au Japon, que je commence à travailler sur l’une des grandes thématiques de mon parcours scientifique : l’influence de la culture sur la prise de décision.

 

Création d’un cabinet d’éthologie et curiosité scientifique 

Au cours des dernières années, j’ai pu être en contact direct avec les animaux et observer parfois des comportements rares, notamment sociaux chez différentes espèces. Ainsi, pour la première fois, et ce durant sept semaines consécutives, les soins aux jeunes d’une femelle sapajou capucin ont été analysés après qu’elle ait adopté un nouveau-né, en plus du sien né deux jours plus tôt. Cette étude publiée dans Primates (Pelé & Petit, 2015) renforce la connaissance encore mince que nous avons du comportement d’adoption dans le règne animal.

En 2011, je rentre en France. Après un an de congés maternité et de réflexion/préparation de mon avenir professionnel, j’ouvre et je dirige Ethobiosciences : Cabinet d’Expertise et de Recherche en Bien-être et Comportement Animal à Strasbourg. Par ce biais, j’assiste les professionnels du monde animalier et forme les futurs professionnels du milieu. Je travaille par exemple sur l’influence des transferts d’individus sur le bien-être de vaches de race Highland cattle (Sueur et al., 2017 ; Sosa, Pelé et al., en révision). Ces réflexions sur le bien-être animal et mon expérience sur le terrain, en particulier dans les parcs zoologiques, me mènent également à écrire deux chapitres sur le sujet. J’ai également supervisé depuis trois ans l’encadrement de différents étudiants de master 1 au Parc Animalier de Sainte-Croix (Rhodes, 57) sur des sujets de bien-être d’animaux en captivité, principalement des carnivores (loups et ours) pour qui la captivité à des impacts comportementaux plus importants que d’autres espèces.

Je donne également des cours à l’Université de Strasbourg sur le bien-être animal et sur le mangement et la résolution des conflits hommes-animaux sauvages. En 2015, je co-fonde la spécialisation « Éthique animale » dans le master « Éthiques et Sociétés » de l’Université de Strasbourg avec la création de deux nouvelles unités d’enseignement : (1) Droit animal et (2) Éthique animale. L’unité d’enseignement Éthique animale dont je suis co-responsable, prend d’abord la forme de conférences (Les mercredis de l’éthique animale en 2015 et les Journées Droit et Éthique de l’animal en 2016) avec des invités spécialistes des sujets traités afin que les étudiants puissent faire preuve d’ouverture d’esprit, discuter et être confrontés aux différentes argumentations. Ainsi, 11 sujets ont pu être traités durant ces deux premières années. Les retranscriptions de l’ensemble de ces conférences viennent d’être publiées dans l’ouvrage collectif Questions d’actualité en éthique animale aux Éditions L’Harmattan.

Je réponds également à la curiosité du grand public par de nombreux projets de médiation scientifique dont Saru-Singes du Japon qui s’organise autour d’un livre, d’une exposition et de conférences. C’est au cours de ce projet qu’est découvert un comportement interspécifique de type sexuel entre un mâle macaque japonais (Macaca fuscata) et une biche sika (Cervus nippon). Ce comportement, qui n’avait jamais été observé jusqu’alors, a fait l’objet d’un article paru dans le journal scientifique Primates (Pelé et al., 2017) récompensé par le Primates Social Impact Award 2017.

 

Retour à temps complet vers la recherche

En parallèle de la gérance d’Ethobiosciences, je développe trois chantiers de recherche dont deux dans la continuité de mon étude sur les mécanismes individuel et collectif sous-jacents à la prise de décision. L’un traite de l’influence de la culture sur la prise de décision de piétons quand ils traversent une voie routière. Pour cela, les comportements de piétons de différents pays et/ou régions sont observés et analysés afin de mieux appréhender le processus décisionnel à un niveau individuel mais également collectif. Le second chantier traite des origines du dessin à travers les âges et les cultures et de sa caractérisation. Pour cela, je développe des procédures mathématiques (fractales) pour sonder la représentation (signification et/ou esthétique) de dessins d’enfants de différents âges et issus de différentes cultures, mais aussi des dessins de grands singes pour déterminer, en plus de son ontogénie, sa phylogénie. Le troisième chantier interroge la relation Homme-animal et notamment le positionnement de la société par rapport à la gestion des individus et à la conservation des espèces, pour concilier usages et bien-être animal.

 

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